À MARÉE BASSE
Depuis le trottoir, on ne voit rien. Les vitrines sont saturées d’affiches.
Des concerts passés, des dates anciennes, des noms qui recouvrent l’intérieur comme une peau.
Derrière, seulement des petits carreaux opaques, jaunis, qui arrêtent le regard.
C’est fait pour ça. Ici, on ne se montre pas.
La porte est fermée. Ou peut-être ouverte.
Rien n’indique clairement si l’on peut entrer.
On hésite. Toujours.
Dehors, il y a la rue, la lumière, le passage.
Dedans, autre chose.
Un abri.
Quand tu entres, le lieu est à marée basse.
Le bar est ouvert, mais il n’est pas encore là.
Il n’y a pas de musique.
Pas de rires. Pas de mouvement inutile.
Rien n’a commencé.
Quatre, cinq personnes tout au plus.
Dispersées.
Installées comme on s’installe pour tenir.
Ce ne sont pas des clients.
Ce sont des gens échoués entre deux flux.
Des habitués. Des occupants.
L’autre famille.
Les serveuses sont derrière le comptoir.
De l'autre côté.
Souriantes, mais absentes.
Affairées.
Elles comptent, rangent, déplacent, empilent.
Elles préparent les verres, les stocks, la caisse.
Elles travaillent pour la marée montante.
Leur temps n’est pas celui du lieu, encore moins celui des clients.
Il est encore trop tôt.
Le reste du bar est immobile.
Suspendu.
Englué.
Un homme parle au comptoir. Un marin, peut-être.
Il ne parle pas fort.
Il parle seul.
Il raconte sa campagne, la mer, ce qui revient quand tout est calme.
Il ne cherche pas de réponse.
Il occupe son silence.
Les autres sont là. Chez eux.
À cette heure-là, le bar est un port à sec.
Un quai découvert.
Un endroit où l’on attend que quelque chose recommence.
C’est un refuge.
Opaque depuis l’extérieur.
Protégé des regards, des jugements, des normes.
Ici, on peut rire d’un rire édenté.
Tousser gras et fort.
Avoir la voix râpeuse, le corps fatigué, les vêtements usés.
Venir en survêt de salle. Venir comme on est devenu.
La dignité tient à ça : se sentir à l’abri, se serrer les coudes, serrer son verre, serrer son verre à moitié vide.
Même en étant d’ici.
Même en étant breton.
Même en connaissant les bars. Arriver maintenant, juste pour boire un verre ici, c’est arriver au plus mauvais moment.
Tu viens consommer un lieu qui, à cette heure-là, se repose.
Tu navigues à vue dans l’envers de l’endroit
sans boussole et sans carte.
Tu fais entrer le mouvement dans un espace d’attente.
On te sert. Bien sûr. Ici, on sert toujours.
Mais le bar n’est pas disponible pour toi.
Il est occupé à autre chose.
À tenir le flux et le reflux
des égarés du comptoir.
Alors tu comprends. Tu ajustes.
Tu poses ton verre à l’écart. Tu baisses le volume.
Tu restes à la lisière.
Le lieu ne change pas.
Il est à marée basse.
Et il attend.