RACONTER LES INTERSTICES
Je suis arrivé à Quimper après vingt-sept années passées en région parisienne.
Quimper est ma ville natale, mais ce retour n’allait pas de soi.
Avec ma compagne, nous avons envisagé d’autres options : l’Ardèche, Lille, d’autres régions encore.
La Bretagne n’était pas une évidence monomaniaque.
Si Quimper s’est imposée, c’est d’abord pour des raisons concrètes : une gare, un TGV, un lien direct avec Paris, une ville encore abordable.
Lorient devenait compliquée, Vannes trop chère, Brest ne nous parlait pas. Quimper cochait les cases.
Mais revenir ici, après être parti à dix-huit ou dix-neuf ans et y revenir à cinquante-huit, ce n’était pas revenir chercher l’enfant ou l’adolescent que j’avais été.
Je ne suis pas revenu sur les traces de ma jeunesse.
Je suis revenu dans un territoire que je pensais connaître.
Et c’est là que quelque chose s’est déplacé.
Je me suis rendu compte que je venais écrire un nouveau chapitre de ma vie dans un territoire dont le récit semblait déjà terminé.
Un territoire figé, trempé dans l’encre des légendes.
Un territoire immuable.
La cathédrale raconte la même chose depuis six cents ans.
Les paysages semblent résister au regard.
Tout paraît déjà écrit.
C’est aussi pour cela que je suis en colère contre une certaine photographie ici. Celle qui photographie toujours la même tempête, la même vague, les mêmes rochers, le même coucher de soleil, les mêmes mouettes, les mêmes bateaux.
Une iconographie qui se répète jusqu’à l’épuisement.
Très vite, une question s’est imposée :
comment écrire quelque chose de différent sur un territoire qui semble ne plus bouger ?
Comment raconter ma propre histoire dans un paysage saturé de récits antérieurs ?
Ce blog est né de cette interrogation.
Chercher les interstices.
Échapper à la fatalité du regard.
À la fatalité du paysage immuable.
À la fatalité de la cathédrale qui ne bouge pas, du coucher de soleil trop parfait, de la tempête spectaculaire, du bateau trop joli.
Mon regard part de là.
De cette nécessité de passer ailleurs.
De naviguer entre les failles.
De trouver des choses à raconter qui m’appartiennent, et qui n’appartiennent pas aux récits déjà écrits avant moi.
Jean-Fabien Leclanche