LE PÉDALO JAUNE
Ce n’est pas une belle image. C’est un objet jaune, massif, sale.
Du plastique moulé, épais, rayé, fatigué.
Des formes géométriques sans grâce, des angles qui ne mènent nulle part.
Rien n’invite à monter à bord.
On distingue une pédale.
Alors seulement, l’objet se nomme.
Un pédalo.
Il est là, posé le long du chemin de halage, sur les rives de l’Odet. Immobile. À sec. Hors d’usage. Rien autour pour rappeler l’eau, ni l’été, ni les voix.
Le fleuve continue plus loin.
Lui reste.
Le pédalo appartient à un imaginaire précis. Celui des vacances.
Des congés payés. Des corps relâchés, des rires maladroits, de l’insouciance flottante.
Une iconographie plus méditerranéenne que bretonne.
Jacques Tati, les plages pleines, les familles en équilibre instable sur des coques colorées.
Ici, tout est à l’inverse.
Le pédalo n’emmène plus personne.
Il ne promet rien.
Il ne sert plus.
Il est devenu un objet mort, un reste.
Un équipement de loisir vidé de sa fonction, réduit à sa matière.
Le jaune n’est plus joyeux. Il alerte presque.
Il signale quelque chose d’anormal, de déplacé.
Hors saison.
Hors récit.
Ce qui frappe, ce n’est pas l’abandon, mais le décalage.
Ce que cet objet est censé incarner ne fonctionne plus ici.
Le fleuve ne joue pas le jeu.
Le temps non plus.
Alors le pédalo attend.
Sans impatience.
Sans nostalgie.
Comme beaucoup d’objets le long de ces chemins, il rappelle que même les promesses légères finissent par peser.
Et qu’il arrive un moment où plus personne ne pédale.