LA CHAUSSURE NOIRE
Je l’ai vue en marchant, dans l’après-midi, près du centre nautique.
Mais pas tout de suite.
Au début, je regardais surtout ce que la crue avait laissé derrière elle.
Des branches cassées.
Des tas d’algues plaquées au sol.
Des bouteilles, du plastique, de la vase partout.
Bref, tout ce que l’Odet avait dans le ventre.
Le bordel, quoi.
Et puis il y avait ça.
Une chaussure de ville.Noire.
Plutôt propre. Presque neuve.
Pas une vieille godasse oubliée là depuis des semaines.
Pas une chaussure de sport.
Une chaussure qu’on met pour aller travailler, faire des courses, traverser la ville.
Je le sais. Mon mari a les mêmes.
Alors je me suis arrêtée.
Elle était posée de travers, à moitié enfoncée dans la vase, calée contre un bout de bois.
Comme si quelqu’un l’avait déposée là avant de repartir.
Sauf qu’il n’y avait aucune raison de faire ça.
Je me suis demandé combien de temps elle était restée dans l’eau.
À quel moment elle s’était détachée.
Et surtout pourquoi il n’y en avait qu’une.
On imagine toujours une paire.
Là, il n’y en avait qu’une seule.
Je me suis mise à penser à n’importe quoi.
Quelqu’un qui glisse.
Quelqu’un qui enlève ses chaussures pour traverser.
Un sac emporté.
Un type qui tombe, personne ne le voit.
Je savais bien que je me faisais un film.
Mais quand même.
On sait comment ça se passe, à chaque crue.
On voit les images. On entend les histoires.
Il y a toujours quelqu’un.
Alors, un peu plus loin, quand j’ai croisé une patrouille de la police municipale,
je leur en ai parlé.
Je leur ai dit qu’il y avait une chaussure, là-bas, près du fleuve.
Une chaussure de ville.Noire.
Les mêmes que celles de mon mari.
Ils m’ont écoutée.
Ils ont noté.
Ils ont dit qu’ils iraient voir.
Je suis repartie.
Un peu rassurée.
On ne sait jamais.