RESTE À CHARGE

Tableaux bretons anciens posés sur un meuble de débarras dans une brocante à Douarnenez

Ils sont là.
Deux tableaux.

Posés, calés, coincés contre un vieux meuble de débarras.
Un buffet sombre, à tiroirs, sorti d’une maison comme eux.
Même âge.
Même trajectoire.

Le premier montre une scène paysanne.
Une famille.

L’homme au centre.
Puis un autre homme, face à lui.
La parole circule entre eux.

Entre les deux, un plus jeune.
Il écoute.
Il apprend.

Les femmes sont à l’écart.
De chaque côté.
Présentes, mais hors du cercle.

Une fillette aussi.
Elle regarde.
Elle n’entre pas.

Il n’y a ni outil, ni machine.
Aucune technologie.
Seulement des corps, des vêtements du quotidien, des sabots.

Ce n’est pas une scène de travail. C’est une scène d’organisation.
Un monde qui se tient par sa propre évidence.

À côté, un autre tableau.
Une église.

Personne.
Aucun corps.
Aucune parole.

Des arbres verts.
Un ciel calme.
Une saison douce.

L’église est au centre.
Au centre du village.

Aucune indication géographique.
Et pourtant, on sait.

La Bretagne.
Reconnaissable immédiatement.

Une image interchangeable.
Une forme iconique.
Un signe.

Ces tableaux ont été faits pour entrer dans des maisons.
Pour habiter des murs.
Pour tenir un ordre.

Ils venaient d’intérieurs privés.
De vies ordinaires.
De familles.

Aujourd’hui, ils sont sortis de là.
Rachetés en lot.
Entassés.
Entreposés dans une brocante.

Ils n’ont plus de place.
Ni artistique.
Ni symbolique.
Ni domestique.

La famille patriarcale ne parle plus à personne.
L’église n’évoque plus rien.

Leur pouvoir est désactivé.

On passe devant.
On reconnaît.
On ne regarde pas.

Non par rejet.
Mais parce qu’ils n’appellent plus rien.
Ces images ont perdu leur usage.
Leur récit est terminé.

Elles attendent.
De tomber.
De s’abîmer.
De disparaître.

Ce n’est pas le passé qui est mort.
C’est la place qu’il occupait.

Et ce sont ces restes-là que l’on regarde enfin.