DERRIÈRE LES BARRIÈRES

Un sonneur breton en costume traditionnel attend le départ du défilé du Festival de Cornouaille à Quimper.

Ce matin, le défilé du Festival de Cornouaille s'apprêtait à partir à deux cents mètres de chez Nathalie.
J'y suis allé avec mon appareil photo, en habitué du quartier plus qu'en spectateur.

Il y a trois ans, au même endroit, avec Béatrice, sa mère et sa fille, nous avions pu regarder passer le défilé depuis le bord de la route.
Nous étions simplement là, dans une ville transformée pour une matinée.
Cette année, les barrières avaient été repoussées très loin de son passage.

L'esplanade François-Mitterrand, où les bagadoù se rassemblent avant le départ, était elle aussi entièrement clôturée.

J'ai bien croisé des filles en costume qui traversaient la ville pour rejoindre le noyau du défilé.
Le festival déborde encore un peu, forcément.
Mais avant elles, il y avait les barrières.

Là où l'on pouvait autrefois traîner un peu, voir les groupes se former, les costumes s'ajuster, il n'y avait plus qu'une limite très nette, accompagnée de points de vente de billets.

Ce qui m'a arrêté, ce n'est pas le prix.
C'est que je me suis retrouvé à deux cents mètres de chez moi, dans ma propre ville, le jour où elle célèbre le plus intensément son identité, avec le sentiment d'être resté dehors.

Pas dehors du défilé.
Dehors d'un moment collectif.

Six euros l'entrée.
Ce n'est pas une somme scandaleuse.
Un festival est une économie fragile.
Payer six euros pour contribuer à sa survie peut parfaitement s'entendre.

Autrefois, on pouvait ne pas assister au défilé et pourtant en partager quelque chose.
Rester à sa lisière.
Entendre les instruments s'accorder.
Croiser les musiciens sans avoir payé sa place.
On n'était pas vraiment dedans, mais pas complètement dehors non plus.

Cette année, cette porosité a été méthodiquement rognée.
Ce n’était même pas vraiment une question d’accès.

Je le savais déjà : on peut croiser des musiciens, voir passer des jeunes filles en costume, profiter du off, retrouver tout le monde après le défilé, dans la rue, mêlé au public.
Dire le contraire serait faux.

C'était une question de vibration.

J'ai eu le sentiment que la ville me demandait d'abord de choisir mon camp : dedans ou dehors.
Un mot a fini par mettre un nom sur cette impression : la ville-musée.
Je n'avais jamais voulu l'appliquer à Quimper.
Jusqu'à ce matin.

Cette image d'un centre devenu davantage un lieu que l'on visite qu'un lieu que l'on habite s'est imposée.
Pour la première fois, je me suis demandé si, moi aussi, je n'étais pas devenu un visiteur dans ma propre ville.

Je ne sais pas si Quimper en est là.

Mais ce matin, dans ce périmètre grillagé, avec ses points de caisse à chaque angle de rue, j'ai eu l'impression de longer les contours d'une question que je ne m'étais jamais posée aussi nettement.

Le paradoxe, c'est que pendant plusieurs jours, le festival s'était largement déployé dans les rues, gratuitement.

Concerts improvisés, stands, animations.
Le off semblait parfois plus vivant que le programme officiel, précisément parce qu'on pouvait le croiser sans l'avoir prévu.

Je suis rentré sans avoir vu le défilé.
Pas frustré.
Pas en colère.
Juste étranger.

Je me suis surpris à me poser une question que je ne m'étais jamais posée jusque-là : qu'est-ce qu'être quimpérois, le jour où Quimper célèbre le plus intensément ce qu'elle est ?